[Expire] La tristesse ordinaire

Enfant déjà, j’étais amoureuse des histoires. Amoureuse des mots, amoureuse des possibilités, émerveillée par le pouvoir infini de l’imagination. Je dévorai les livres avec un appétit vorace. Rêveuse, je me laissai absorber par les histoires et le monde réel semblait disparaître le temps de mes lectures. Ma mère répétait souvent que la Terre pouvait se mettre à trembler, plongée dans mes lectures, je continuerai à lire… J’étais ailleurs, en compagnie de personnages fictifs, évoluant dans un univers parallèle. En grandissant, mon amour des mots ne m’a jamais quittée et j’ai voulu moi aussi écrire des histoires.

Le seul drame de ma vie c’est qu’il n’y en a pas eu… Il n’y a pas de grande épopée à raconter, pas de récit incroyable à narrer et l’histoire de ma tristesse est la seule que j’ai eu envie écrire. Je me suis lancée au printemps dernier, en mettant mon réveil 30minutes plus tôt que l’heure habituelle, en allumant mon PC et me mettant à pianoter sur le clavier. M’accorder ce temps avant de commencer ma journée et d’aller au travail m’a fait du bien mais c’était avant de lire le livre de Julia Cameron (Libérez votre créativité) et mon censeur intérieur a vite pris le dessus sur mon élan de motivation ‘C’est nul, tu n’as rien d’intéressant à écrire’. Au bout de quelques semaines, j’ai lâchement abandonné ce projet.

J’écrivais une histoire d’amour, tentant de décrire ce lieu commun que tant d’entre nous avons déjà connu, cet endroit où l’on se trouve autant que l’on peut se perdre…J’écrivais et je me sentais désarmée; comment fait-on pour employer des mots puissants lorsque la vérité est de toute façon indicible, comment fait-on pour retranscrire la magie des débuts et la douleur qui nous transperce lorsque l’on se retrouve seul ? J’écrivais et j’avais peur, peur de m’enfermer dans une sorte de complaisance, le poison de ma douleur alimentait mon ‘art’ et je ne voulais pas tourner en rond dans mon bocal, j’avais peur de me noyer dans mon chagrin à force de vouloir le raconter. J’écrivais cette histoire et je savais qu’au fond, je ne voulais pas qu’elle soit lue. J’écrivais et je crois que les mots m’ont sauvée. Ils m’ont fait réaliser que le paradoxe de la solitude, c’est qu’elle est universelle, que nous sommes sept milliards d’êtres humains sur Terre et que chacun d’entre nous a connu ou connaitra un jour la tristesse ordinaire que l’on ressent lorsque l’on est quitté par la personne que l’on aime. Les mots m’ont guérie de la honte que j’éprouvais face à mon propre chagrin, si dérisoire à l’échelle de la planète et pourtant si dévastateur. Ils m’ont guidée vers le chemin de l’acceptation et m’ont aidée à apporter de la clarté dans ma vie.

Je lutte encore parfois mais les mots sont toujours là comme le meilleur des réconforts, mes alliés de toujours dans l’adversité. Ils sont ce refuge que je retrouve sans boussole, mon jardin secret, l’endroit où je me ressource. Je suis tombée sur ces mots dans l’anthologie de Paul Auster – Je pensais que mon père était Dieu « Parfois, c’est une chance d’être abandonné. Pendant que nous cherchons ce que nous avons perdu, nous pouvons revenir en nous-même. » 

Ces mots ont résonné très fort en moi et je ne les oublierai jamais car ils résument simplement le récit des chagrins ordinaires, ils racontent le cheminement que tant de gens prennent, en traversant le deuil d’une histoire qui s’achève et en finissant par se trouver soi. C’est difficile d’éprouver de la gratitude envers les gens qui nous ont blessé et c’est une véritable épreuve que d’avoir l’humilité d’admettre que l’on s’est trompé, mettre son ego de côté et apprendre à pardonner. Le chemin est long mais j’apprends à me pardonner de ne pas avoir été à la hauteur, j’essaie de ramener de la joie là où il y avait du chagrin, j’essaie de pardonner à ceux qui m’ont fait du mal et de les remercier de m’avoir offert cette merveilleuse opportunité de partir à la rencontre de moi-même. Je dépose des mots ici et là, afin qu’ils jalonnent le chemin de ma guérison et lorsque les mots me manquent pour exprimer ce qui se trouve dans mon cœur, je me plonge dans les récits des autres et leurs mots ne manquent jamais de me rappeler que je ne suis pas seule… Les mots m’ont offert le plus cadeau qui soit: la résilience.

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